La meilleure solution pour l’Ukraine, et pour l’occident, serait de signer un accord avec la Russie pour chasser les grandes puissances.

Par Tony Brenton – ancien ambassadeur britannique en Russie (2004-2008)

The Guardian.com
, vendredi 16 mai 2014

 

nouvelordre

 

Une porte de sortie peut être maintenant entr’aperçue dans la crise ukrainienne. Les négociations autour d’une table ronde promues par les Allemands sont soutenues par tous les gouvernements clés. Il est dans l’intention de déclarer un cessez-le-feu, de discuter des futurs arrangements constitutionnels de l’Ukraine et de l’élection d’un nouveau Président ukrainien le 25 mai. Il y a toujours moyen que cela tourne mal : les dissidents de l’Est ukrainien n’ont pas encore été impliqués et ils devront l’être ; et la polarisation continue, car les deux camps perdent petit à petit le contrôle de leurs substituts brutaux. Mais les choses semblent maintenant très légèrement plus encourageantes que ce qu’elles étaient depuis le funeste accord de Genève du mois dernier.

L’occident a dû apprendre une dure leçon pour en arriver là où nous en sommes.

Il est communément admis que l’UE (qui se trouve dans une phase splendidement décrite par un commentateur de « mégalomanie impuissante ») a précipité les choses en faisant une énorme bourde : elle est allée s’introduire dans la partie la plus sensible de l’arrière-cour russe sans se demander sérieusement comment cette dernière allait réagir. Ce n’est pas une erreur isolée, mais le point culminant de 20 années durant lesquelles l’occident n’a simplement pas parlé sérieusement avec la Russie, notamment lors de la guerre au Kosovo et l’expansion de l’OTAN. Quand la réaction de la Russie a pris la forme de l’annexion (légalement indéfendable, mais compréhensible d’un point de vue historique) de la Crimée et de la déstabilisation de l’Est de l’Ukraine, la vision de l’Occident a soudainement fait un virement à 180 degré pour se concentrer sur la nécessité de « contenir » une intention russe revancharde de reconstruire l’Union Soviétique.

En l’absence d’une quelconque volonté de la part des peuples occidentaux de se battre pour l’indépendance de Simféropol, la seule arme disponible, c’étaient les sanctions. Cela a permis aux dirigeants occidentaux de clamer qu’ils « faisaient quelque chose », mais en fait cela a cruellement révélé leurs réticences à imposer une réelle souffrance économique au nom de l’Ukraine. Ils sont aussi devenus un espèce d’insigne d’honneur patriotique pour les Russes qu’ils ont ciblés – les six fois où des sanctions ont été appliquées par l’occident contre l’URSS/la Russie depuis la Seconde Guerre mondiale, elles n’ont pas fonctionné.

Heureusement, il semble que nous revenions à présent à la réalité : nous ne sommes pas en train de traiter avec une Russie revancharde, mais avec une Russie froidement calculatrice – qui n’est ni un pigeon, ni une mante religieuse. Ils ne veulent pas mener une guerre ou assumer le fardeau économique de reconstruire l’Est de l’Ukraine, mais ils ont une liste minimale de revendications – la neutralité de l’Ukraine, plus d’autonomie pour les russophones – qui doivent être respectées avant qu’ils ne se retirent.

Allons-nous reconnaître ces points ? L’Ukraine est un grand pays hétérogène où l’autonomie des province est logique, et le pays est dans un tel désordre que son adhésion à l’OTAN se trouve certainement repoussée d’au moins plusieurs dizaines d’années. Cependant, j’entends souvent deux arguments convaincants sur pourquoi nous ne devrions pas. Premièrement, si les Russes obtiennent ce qu’ils veulent cette fois-ci, ils pourraient – et d’autres, par extension – revenir à la charge pour avoir plus. Nous ne pouvons pas laisser impunie l’annexion de la Crimée. Deuxièmement, de quel droit la Russie a dit à l’Ukraine comment elle devrait se gouverner elle-même ? Le monde a changé au point que les grands États peuvent dire aux petits ce qu’ils doivent faire.

J’ai bien peur que ma réponse doive être inconfortable. En effet, dans un monde régi par des lois, les agresseurs seraient punis et les petits États ne seraient pas malmenés par les grands. Mais le monde régi par des lois dans lequel nous imaginons vivre depuis 1991, a toujours été une illusion, et elle est maintenant en train de s’estomper. C’était une illusion car les lois, telles qu’elles sont admirablement exposées dans la charte des Nations Unies, ont été en fait interprétées et décrétée par un occident économiquement et militairement prédominant.

Quand l’Occident voit qu’il a besoin d’un exception – en Irak, au Kosovo, en Israël – les autres ronchonnent dans leur coin mais le soutiennent. Et l’illusion est à présent en train de s’estomper car, bien entendu, la prédominance occidentale est elle aussi en train de s’estomper. Le voyage du président Obama en Asie d’il y a deux semaines a montré un cercle d’alliés de moins en moins convaincus quand il assure qu’il les soutient dans leurs affaires avec la Chine. En Ukraine, qui est peut-être la première véritable crise de ce nouvel ordre, nous devons traiter avec une Russie nouvellement confiante, et il est frappant de constater que les autres « puissances montantes », dont on aurait attendu qu’elles déplorent une annexion illégale, sont en fait restées prudemment à l’écart.

Tout au long de la crise, les États-Unis ont régulièrement accusé la Russie d’agir « comme au XIXe siècle » Cela a amené un journaliste russe de premier plan à suggérer qu’en effet le temps était venu pour le monde de réapprendre l’art diplomatique de cette époque. Il avait raison. Nous ne sommes plus dans un monde où l’Occident pouvait simplement imposer son point de vue. La politique des grandes puissances est de retour. Nul doute que nous pourrions avoir une épreuve de force écrasante et épuisante avec Vladimir Poutine au sujet du droit de l’Ukraine à rejoindre l’OTAN. Mais il en résulterait une Ukraine divisée, de nombreuses perturbations économiques, une Russie encore plus mécontente et destructive, et un ordre mondial encore plus affaibli. Les seuls gagnants seraient des pays comme la Chine ou l’Iran. Comme Henry Kissinger, clé de voûte des affaires avec les parias internationaux, l’avait noté : « Nous ne pouvons pas abandonner la sécurité nationale à la poursuite de la vertu. »

La meilleure solution pour l’Ukraine, et pour nous, serait de signer un accord avec la Russie pour chasser les grandes puissances, comme en Finlande pendant la guerre froide, et laisser au pays de la place pour devenir un modèle de succès politique et économique, qui serait un exemple pour la Russie elle-même. Et j’ai bien peur que nous devions nous préparer mentalement à d’autres transactions de cette sorte dans le futur.

Traduction : Gilliane 

Lescrises

 

 

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