Très intéressante interview de l’ancien chancelier Helmut Schmidt (1974-1982) dans le journal allemand Bild (il est d’ailleurs intéressant de voir que ce n’est pas un grand quotidien qui l’a interrogé). Il a 95 ans et est socialiste SPD. À rapprocher du papier de Schroeder et de celui de Kennan “l’ère des nains”)

 

image001

 

 

Bild – M. Schmidt, le 25 mai se déroulent les élections européennes – cela semble n’intéresser aucun Allemand. Vous non plus ?

Helmut Schmidt – Si, mais les citoyens ne s’y intéressent guère parce que le Parlement européen a trop peu d’influence. Pour changer cela, on devrait modifier les traités de l’UE. Cela arrivera un jour. Mais, pour le moment, cela ne semble pas être le cas.

Bild – Que dites-vous aux citoyens de l’UE pour les inciter à voter ?

Schmidt – Je leur dis : Allez, faites-vous entendre ! Même si le pouvoir réel est dans les mains des bureaucrates de l’UE, des ministres des Affaires étrangères et des chefs d’État ou de gouvernement, un faible taux de participation ne ferait qu’accroître ce problème.

Bild – Ceux qui s’abstiennent de voter par exaspération à l’égard de la bureaucratie de l’UE laissent de la place au Parlement aux groupes d’extrême gauche et d’extrême droite qui veulent en principe abolir l’Europe. Est-ce que cela vous fait peur ?

Schmidt – Un homme de mon âge n’a plus peur. La vérité c’est que la Cour constitutionnelle fédérale [allemande] a supprimé le pourcentage minimal requis aux élections européennes — une décision que je considère comme peu sage. Mais cette décision existe et à cause de celle-ci tout un assortiment de partis, de groupes, de factions d’extrême gauche et d’extrême droite pourrait rentrer au parlement. Si vous voulez éviter cela, vous devez choisir un parti centriste.

Bild – Quelle devrait être la priorité du nouveau Parlement au lendemain des élections du 25 mai ?

Schmidt – Je l’ai déjà dit il y a plusieurs années : un coup d’État contre la Commission européenne, désormais composée de 28 commissaires et de milliers de bureaucrates. Même si les députés ob-tiennent maintenant de nouveaux pouvoirs, le Parlement a besoin de nettement plus de pouvoir par rapport à la bureaucratie bruxelloise de l’UE. Seule une rébellion du parlement peut y parvenir.

Bild – Bruxelles se mêle-t-il trop des affaires des États membres ?

Schmidt – Pas seulement, Bruxelles s’impose également trop sur la scène politique mondiale, bien que la plupart des commissaires n’y comprennent pas grand-chose. L’exemple le plus récent est la tentative de la Commission de l’UE d’annexer l’Ukraine. Ainsi que celle d’attirer à elle la Géorgie. Faut-il rappeler que la Géorgie ne se trouve pas en Europe. C’est de la mégalomanie, nous n’avons rien à faire là-bas!

Bild – Vous exigez plus de retenue de la politique étrangère de l’UE ?

Schmidt – Pas de la part de l’ensemble de l’UE, mais des fonctionnaires et des bureaucrates bruxellois. Ils n’y comprennent pas assez ! Et ils mettent l’Ukraine devant l’obligation de choisir entre l’Ouest et de l’Est.

Bild – Les publicités des partis pour les élections européennes ne semblent pas s’intéresser à la crise en Ukraine. Est-ce que les politiciens sous-estiment ce problème ?

Schmidt – Probablement. Voilà des mois que je fais campagne pour que tous les hommes et femmes d’État se réunissent autour d’une table – y compris les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses. Nous avons besoin d’une rencontre à l’instar de la Conférence pour la sécurité et la coopération à Helsinki en 1975.

Bild – Donc, vous soutenez les efforts du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier qui désire organiser une seconde conférence de Genève pour faire suite à celle de Genève de la mi-avril ?

Schmidt – Oui, le sommet prévu par M. Steinmeier est urgent. Malheureusement, pour l’instant, personne ne met de l’avant de propositions constructives pour l’avenir de l’Ukraine.

Bild – L’Europe est-elle au bord de l’abîme comme en 1914 avant la guerre mondiale ?

Schmidt – La situation me semble de plus en plus comparable. L’Europe, les Américains et les Russes se comportent exactement comme Christopher Clark le décrit dans son livre que je recommande sur le début de la Première Guerre mondiale : des somnambules.

Bild – Voyez-vous vraiment poindre la menace d’une guerre pour l’Ukraine ?

Schmidt – Je ne suis pas partisan d’évoquer une troisième guerre mondiale et encore moins les demandes de budget supplémentaire pour équiper l’OTAN. Mais le risque que la situation s’aggrave, comme en août 1914, augmente de jour en jour.

 

Bild – Des pays voisins comme la Pologne voudraient que l’Allemagne joue un rôle de chef de file plus marqué dans le conflit. Ont-ils raison ?

Schmidt – Il est compréhensible que les Polonais le souhaitent : ils nous considèrent aujourd’hui comme de puissants et pacifiques voisins. Mais Mme Merkel ferait bien de ne pas répondre à cet appel, de rester prudente afin de ne pas aggraver la situation.

Bild – La chancelière menace également Moscou de sanctions plus sévères. Vous vous y opposez, pourquoi ?

Schmidt – Ces sanctions ne servent à rien si ce n’est à de nouvelles sanctions encore plus draconiennes. Et si cela n’a pas d’effet, quelqu’un réclamera de renforcer l’équipement militaire. Pour nous retrouver en fin de compte avec un conflit armé.

Bild – L’Occident devrait donc espérer que Poutine s’abstienne de toute opération militaire dans l’Est de l’Ukraine ?

Schmidt – Non. Mais la politique occidentale repose sur une grande erreur : l’existence d’un peuple ukrainien, d’une identité nationale. En vérité, on a affaire à une Crimée, à une Ukraine orientale et à une Ukraine occidentale. La Crimée, jadis pays des Tatars, fut ajoutée à l’Ukraine dans les années 50 grâce à un « cadeau » fait par le chef de l’État soviétique Khrouchtchev. L’Ukraine occidentale se compose en grande partie d’anciens territoires polonais, tous catholiques. Alors que l’Ukraine orientale, majoritairement russe orthodoxe, fait partie de la Russie kiévienne, l’ancien cœur de la Russie. L’Occident semble ne pas vouloir prendre ces éléments en compte.

Bild – Pour avoir défendu ce point de vue, des critiques émanant de toutes parts, y compris le Bild, vous ont traité « d’ami de Poutine ». Maintenez-vous toujours que notre Histoire, l’invasion de la Russie soviétique par Hitler, condamne l’Allemagne à ne pas réagir face à la politique agressive de Poutine ?

Schmidt – Non. Ce qui me surprend c’est que certains politiciens occidentaux et de nombreux médias s’expriment actuellement de façon très différente de ce que les Allemands pensent. Les Allemands sont de loin plus pacifiques que les éditoriaux de Die Welt, de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, du Bild et même de mon propre journal, die Zeit. J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt la réserve qu’observent les Chinois sur cette question. Je recommande que nous, les Allemands, adoptions une retenue similaire.

Bild – Mais faut-il vraiment demeurer de simples spectateurs alors que la Russie plonge l’Ukraine dans le chaos parce qu’elle veut l’indépendance ?

Schmidt – Je ne crois pas que tout le pays le désire. Dans les environs de Kharkov ou de Donetsk, on a affaire à une attitude très différente, même si l’on se méfie des référendums qui s’y sont tenus. Je pense qu’il faut donner aux Ukrainiens le temps de s’organiser avant que l’UE ou la Russie ne tente d’attirer cet État à eux. Et, en effet, il faut des pourparlers avec la Russie et d’autres pays voisins. Personne ne devrait se résigner, toutes les parties devraient soutenir Genève II et y chercher en commun des solutions.

Bild – Comment considérez-vous Poutine ? Comme un agresseur ?

Schmidt – Poutine est un homme politique clairvoyant confronté en même temps à des problèmes tout à fait différents de ceux de la Crimée ou de l’Ukraine. Il doit maintenir la cohésion d’un État multiethnique où, par exemple, la proportion de musulmans augmente beaucoup plus rapidement que celle de tous les autres groupes. Pour ne pas parler des questions économiques. Mais il faut tenir compte de la vision de Poutine sur l’Ukraine.

Bild – Gerhard Schröder avait donc raison de rencontrer son ami à Saint-Pétersbourg ?

Schmidt – Oui, il n’y avait aucune raison d’annuler cette rencontre. Il serait grave dans le contexte actuel que les amitiés personnelles entre Allemands et Russes volent en éclat !

Bild – Vous et Gerhard Schröder maintenez donc que Poutine cherche la paix et la réconciliation avec ses voisins ?

Schmidt – Je ne crois pas que Poutine veuille la guerre. Et l’Europe doit tout faire pour encourager la Russie dans cette voie plutôt que de parler à la légère de « Troisième Guerre mondiale » comme le gouvernement de Kiev ou de personnes dans l’entourage du président américain Obama.

Bild – Où voyez-vous l’Ukraine à la fin de cette année ?

Schmidt – Guère plus loin qu’aujourd’hui. Il serait présomptueux de croire que la crise en Ukraine puisse être réglée d’ici à la fin de l’année.

Bild

 

 

bouton_texte4 - Copie